On a souvent dit que votre cerveau fonctionne selon des modes prédictifs… et si c’était faux ? En réalité, votre cerveau interagit seulement comme un autodidacte de l’ajustement immédiat.
Depuis bientôt 30 ans, j’ai engagé une réflexion pour mieux comprendre les phénomènes relationnels, sous toutes les formes. Pendant tout ce temps, j’ai établi des liens entre les différents domaines de connaissances. C’est ainsi que j’ai conçu plusieurs modèles. La géométrie m’a servi de moyen de structuration, avec une figure très simple, mais qui l’emporte en complexité, puisqu’elle se définit comme un bi-tétraèdre stellaire (observable comme une stella octangula désimbriquée) ceinturée par un ruban qui en suit la logique d'inversion (lequel se comporte alors comme un ruban de Listing/Möbius). Grâce à cet instrument, j’ai élaboré des processus, façonné des techniques, développé des outils et des méthodes, initié une profession, celle de médiateur professionnel. J’ai imaginé un nouveau paradigme avec un référentiel culturel, celui de la qualité relationnelle et l’ingénierie systémique relationnelle®. Enfin, j’en suis revenu à ma réflexion initiale sur la représentation du temps et de ses imbrications avec la conscience. Au fil de ce cheminement, une évidence s'est imposée : les phénomènes que j'observais relevaient tous d'une dynamique d'ajustement immédiat. Le modèle systémique des interactions en communication est devenu la base de l’ensemble des méthodes, techniques et processus que j’ai conçus qui ont permis à des milliers de personnes de mieux structurer leurs pensées et à un grand nombre de faire face aux phénomènes conflictuels qu’au mieux elles géraient et que désormais elles ont pu résoudre.
L'ajustativité
Le principe d'ajustement immédiat, ses opérations, ses critères
Le fait premier
Dans toute interaction, ce qui se produit est un ajustement. Une voix baisse à mesure que l'autre s'élève. Un corps se déplace d'un quart de tour. Une phrase se reprend en cours d'énonciation, parce que le visage en face a bougé. Le matériau de l'observation est là, entier, disponible : des conduites qui se règlent les unes sur les autres, à la vitesse de la situation.
Ce fait est premier au sens strict. Il précède toute interprétation. Il s'observe, se décrit, se documente. Il constitue le sol de tout ce qui suit.
L'ajustement immédiat
Un joueur de tennis de table forme sa frappe pendant que la balle vient. Sa vision périphérique, sa posture, la mémoire de l'échange précédent et la lecture de l'adversaire opèrent ensemble, dans le même geste. La réponse se compose dans la situation, à la mesure de ce qui s'y présente.
Un conducteur en montagne règle sa vitesse virage après virage, sur l'état de la chaussée, la lumière, la charge du véhicule. Un médiateur reprend un mot que l'une des parties vient de prononcer et le rend disponible à l'autre.
Trois situations, une même opération : plusieurs modalités de traitement sont mobilisées simultanément et produisent une conduite unique, ajustée à l'état présent du système. C'est l'ajustativité.
L'organe de l'ajustement
La personne qui s'ajuste le fait avec son organisme entier, et le système nerveux réalise cette opération. La déduction est directe : l'ajustativité a un siège, et ce siège est le cerveau, en liaison continue avec le corps et le milieu.
Ce que la physiologie établit va dans ce sens, terme à terme.
Les boucles sensori-motrices opèrent aux échelles de temps de la situation. Une correction spinale intervient en quelques dizaines de millisecondes, une correction transcorticale autour du dixième de seconde. Un geste de saisie se corrige en cours d'exécution, alors qu'il est déjà lancé. Le cervelet règle le décours temporel du mouvement pendant que le mouvement se fait.
La convergence multimodale est permanente. Vision, proprioception, appareil vestibulaire, audition alimentent ensemble une conduite unique. L'intégration se produit en continu, et la conduite qui en résulte porte la trace de toutes ces entrées à la fois.
La plasticité est dépendante de l'activité. L'efficacité des connexions se modifie par l'activité elle-même. Chaque ajustement laisse une trace qui modifie l'état à partir duquel s'opère l'ajustement suivant. C'est le mécanisme par lequel l'enfant qui a chuté devient l'adulte qui marche, et c'est le même mécanisme qui opère dans l'échange de tennis de table et dans la séance de médiation.
Le cerveau est ainsi l'organe de l'ajustativité : un système qui compose une conduite à partir de ce qui lui parvient et qui se modifie par cette composition même. La doctrine relationnelle et la physiologie se rejoignent sur cette opération unique.
La primauté de l'ajustement
L'ajustement est premier à deux titres, l'un et l'autre établis.
Dans l'ordre de ce qui s'observe. Une conduite se donne comme réglage en cours : la trajectoire corrigée, la phrase reprise, la posture déplacée d'un quart de tour. C'est le matériau direct, accessible à la description, à l'enregistrement, à la mesure. Ce qui s'énonce ensuite sur l'organisation interne se construit à partir de ce matériau, par inférence. L'ajustement est le donné, et il fonde ce qui s'en déduit.
Dans l'ordre de ce qui se constitue. La plasticité dépendante de l'activité impose une succession : l'activité précède la modification qu'elle produit. Un répertoire disponible est le dépôt des ajustements accomplis. L'enfant règle son équilibre, et ce réglage exercé installe la disposition à tenir debout.
Cette antériorité s'observe dès avant l'expérience du milieu. Les circuits visuels se structurent, chez le fœtus, sous l'effet d'une activité spontanée — les vagues rétiniennes — qui organise les cartes corticales avant toute image reçue. L'architecture se forme par l'activité, dès l'origine.
Deux sens, une même position : l'ajustement est ce qui se donne et ce qui constitue.
Le temps de l'opération
L'action se déploie dans un présent qui a de l'épaisseur. Percevoir, engager, corriger y coexistent. La frappe commence pendant que la trajectoire s'établit ; la correction s'insère dans le mouvement déjà lancé.
L'apprentissage dépose des dispositions disponibles. La situation appelle ces dispositions ; l'ajustement les recompose selon ce qu'elle présente. Chaque état ainsi produit devient l'état auquel l'ajustement suivant se règle.
Le temps de l'action est cette superposition opérante : un fonds acquis, une situation en cours, une conduite qui se forme entre les deux.
La description après coup
L'observateur qui dispose du résultat construit un modèle qui rend compte de la conduite. Il montre que la frappe était optimale, que la trajectoire était la meilleure disponible, que la reformulation venait au bon moment. Ce modèle a sa valeur : il éclaire, il enseigne, il permet la comparaison.
Sa place est l'analyse. La place de la conduite est la situation. Chacune tient son rang, et l'ajustativité désigne ce qui se passe du côté de la situation, dans le temps où l'action se règle.
Poincaré : le geste de construction
Henri Poincaré (1854-1912) a établi, sur quatre points distincts, ce qui fonde la primauté de l'ajustement. Sa pensée est ici une référence directe.
Le fait devient science par un acte. La formule est célèbre : <cite>« On fait la Science avec des faits comme une maison avec des pierres »</cite>, et l'accumulation reste un tas aussi longtemps que la construction n'a pas eu lieu. Poincaré désigne ainsi une opération : quelqu'un ordonne, choisit, dispose. C'est un ajustement conduit sur un matériau, et c'est lui qui produit la connaissance.
Le savant choisit ses faits. Poincaré consacre au choix des faits un développement entier : les faits sont innombrables, le savant retient ceux qui sont féconds, ceux qui rendent d'autres faits intelligibles. Ce choix s'exerce en situation, sur l'état présent de la science, et il engage la responsabilité de celui qui l'opère.
L'hypothèse est une convention adoptée pour sa commodité. Les principes de la mécanique sont, chez Poincaré, des conventions choisies parce qu'elles servent — révisables lorsque de meilleures se présentent. Le cadre lui-même s'ajuste.
La sensibilité aux conditions initiales. Sur le problème des trois corps, Poincaré établit mathématiquement que des différences infimes dans l'état initial engendrent des écarts considérables dans l'état final. La conséquence est directe et positive : dans les systèmes qui présentent cette sensibilité, la conduite efficace procède par régulation continue, réglée sur l'état effectivement observé à chaque instant.
L'invention procède par intuition. <cite>« C'est par la logique qu'on démontre, c'est par l'intuition qu'on invente »</cite> : Poincaré distingue le régime de la démonstration, qui déroule, et celui de la trouvaille, qui compose. La composition en situation est un mode de connaissance à part entière, et Poincaré l'a placée au principe de l'activité scientifique.
Ces quatre thèses convergent : le savoir se produit par un geste ajusté, exercé sur un matériau, par quelqu'un qui se tient dans la situation.
La décision est un acte
Le calcul délivre un degré. Il gradue, il pondère, il hiérarchise les vraisemblances. C'est son office, et il l'exerce bien.
La décision accomplit un acte. Elle tranche, elle engage, elle produit des effets irréversibles sur des personnes.
Le passage du degré à l'acte est un choix, tenu par celui qui décide. Il porte sur le seuil retenu, sur le type d'erreur consenti, sur les intérêts protégés. Poincaré en donne la mesure : les pierres sont là, la maison procède du geste qui les assemble. Un faisceau d'indices fonde une présomption ; la déclaration de culpabilité est un acte de justice, et cet acte appartient à celui qui l'énonce.
La conduite d'une médiation
L'intervention se règle sur ce qui se présente. Le praticien travaille le matériau disponible dans la séance : les termes employés, les intentions attribuées, les attentes formulées, les places occupées.
Les opérations sont conduites, et chacune modifie l'état du système :
- rendre visibles les prêts d'intention — l'une des parties énonce ce qu'elle prête à l'autre, et l'entend énoncé ;
- l'altérocentrage — la parole se déplace vers l'expérience de l'autre partie, décrite par elle ;
- la déprise — le praticien conduit le desserrement d'un attachement qui structurait la position ;
- le donner-prise — l'intervenant offre à la relation un appui sur lequel les parties peuvent se régler.
Chaque opération crée un état nouveau. L'opération suivante s'ajuste à cet état. La conduite d'une médiation est cette suite d'ajustements conduits, où le praticien règle son intervention sur ce que la précédente a produit.
Les critères
La doctrine se juge à ses effets, selon quatre critères déclarés.
| Critère |
Contenu |
| Effet |
le différend est résolu |
| Reproductibilité |
un autre praticien formé obtient le même type de résultat |
| Transmissibilité |
le procédé s'enseigne et s'acquiert en formation |
| Autonomie |
les parties conduisent seules les ajustements suivants |
Ces critères sont exigeants et vérifiables. Ils portent sur des situations réelles, documentables, comparables entre praticiens. Ils constituent le régime de preuve propre à une doctrine d'intervention.
Portée
Le principe d'ajustement immédiat s'applique partout où des personnes interagissent en situation ouverte.
Conduite des différends. L'intervention se déploie comme une suite d'opérations réglées sur l'état présent de la relation, ce qui produit une résolution plutôt qu'une gestion.
Formation. Le praticien s'exerce à la lecture de l'état présent, à la reconnaissance des matériaux disponibles et à l'enchaînement des opérations. Ces compétences s'acquièrent par la pratique commentée.
Organisation. Les dispositifs collectifs gagnent en efficacité lorsqu'ils ménagent des marges de régulation en situation, tenues par les personnes qui occupent la situation.
Décision. L'énonciation explicite du seuil, du type d'erreur consenti et des intérêts protégés rend la décision discutable, révisable, et attribuable à qui la prend.
Programme
Quatre chantiers se dessinent, tous accessibles.
Le répertoire. Décrire finement des séances conduites, opération par opération, pour établir la liste des ajustements praticables et les états qu'ils produisent.
L'enchaînement. Formaliser les suites d'opérations, de manière qu'un praticien formé retrouve, dans une situation nouvelle, l'opération appelée par l'état présent.
Les résultats. Documenter les issues selon les quatre critères, sur un volume de cas suffisant pour établir la reproductibilité.
L'architecture. Le siège physiologique de l'ajustativité ouvre un programme expérimental, dont trois propositions sont décidables par la mesure :
- établir des situations où une conduite se compose à mesure, et mesurer le décours de l'activité qui l'accompagne ;
- éprouver la part de la correction qui s'exerce à partir du signal présent, au moyen de protocoles où ce signal est manipulé en cours de mouvement ;
- construire un modèle de l'ajustement immédiat qui rende compte des latences observées, et le confronter aux données existantes.
Ces travaux relèvent des neurosciences et se conduisent avec leurs instruments. Ils portent sur des énoncés que l'expérience tranche, ce qui les rend fructueux.
Conclusion
L'ajustativité désigne une opération observable : la formation d'une conduite dans le temps même de la situation, par mobilisation simultanée de ce qui est disponible. Le cerveau en est l'organe, et la physiologie de la plasticité et des boucles sensori-motrices en décrit le fonctionnement.
L'ajustement est premier dans l'ordre de ce qui s'observe et dans l'ordre de ce qui se constitue. Ces deux titres sont acquis, et ils portent l'ensemble.
Elle fonde une doctrine d'intervention, dont les opérations sont nommées, l'enchaînement transmissible et les résultats vérifiables.
L'action se règle à mesure. C'est ce réglage qui s'enseigne, et c'est par lui que les différends se résolvent.
Si vous en souhaitez plus… n'hésitez pas à me l’indiquer… dans tous les cas, en théorie, tout est possible et ça peut se vérifier en pratique.
- Etude systémique des interactions en communication https://www.etudesic.com/
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